Agevillage
  >   Actualités  >     >   Face aux attentats : le viv...

Face aux attentats : le vivre ensemble

Chers lecteurs d’Agevillage,


Partager :

Catherine Bergeret AmselekFace aux terribles événements si atroces pour les personnes directement touchées, celles qui ont perdu la vie en plein vol, sans avoir eu le temps de vieillir, celles qui ont été blessées et seront traumatisées ou handicapées à vie, on ne peut que sentir un immense élan de solidarité et d’amour. Aussi  pour les familles des victimes  de ces attentats barbares, pour les médecins et chirurgiens ainsi que pour tous ceux qui ont  été et sont encore amenés à aider  ceux qui se débattent entre la vie et la mort…

Comment apaiser ces déchirures, ces vies brisées ? Il me semble que le vivre ensemble prend plus que jamais tout son sens.
Ces événements doivent nous rappeler trois notions qui ont été gagnées au prix de conflits sanglants après luttes et guerres, à savoir les valeurs de la République qui nous unissent : Liberté, égalité, fraternité. Rester vigilants et solidaires s’impose d’autant plus dans notre société en perte de sens et de repères. Le «  vivre ensemble » prend toute sa valeur car il s’agit de s’appuyer sur  une cohésion sociale, de ne pas favoriser les césures, tout ce qui divise et isole les individus. C’est important de pouvoir échanger avec d’autres et d’autres de tous les âges, origines et convictions. Avec des vieilles personnes qui ont connu d’autres guerres, pour écouter leur peur mais leur donner l’occasion de raconter comment elles ont survécu aux conflits mondiaux passés et comment elles se sont reconstruites depuis, c’est le moment de leur montrer qu’en tant que jeunes on a besoin de partager avec elles tout en leur exprimant nos peurs et en même temps notre confiance en l’avenir. Trouver des thématiques susceptibles de retenir l’attention de gens de tous les âges  permet tout simplement de vivre ensemble et de briser l’isolement en renforçant un sentiment de regarder ensemble dans la même direction. Mais outre toutes les actions réunissant différentes générations,  outre les rassemblements pouvant mobiliser des personnes d’âges différents et de milieux socio-culturels divers, outre les célébrations permettant de s’unir dans le chagrin, il y a un autre point qui me semble très important et celui-ci concerne non pas le social, la vie extérieure, mais notre vie propre, notre vie intérieure.

Autour de moi, parmi mes patients mais aussi dans mon entourage j’entends des personnes qui font des amalgames, le racisme anti-arabe ou anti-juif est relancé, la haine de l’autre.  Face à ces dérapages il y a aussi l’émergence de crises individuelles à l’occasion de ces événements barbares qui n’ont rien à voir avec ce qui travaille en réalité des personnes au fond d’elles-mêmes. Elle vont prendre ces événements tragiques pour cristalliser et alimenter leurs propres angoisses déplaçant ainsi leur objet et évitant l’élaboration d’un travail de fond. C’est ainsi  que l’horreur et la sidération engendrées par les bombes et les coups de feu prennent leur ampleur dans un après –coup, il y a un effet de bombe à retardement qui  vient miner le psychisme de certains, activant leur crainte d’un effondrement à venir et coîncidant avec cette crainte qui les habite en permanence. Disons que la réalité rejoint et dépasse le fantasme. En tant que psychanalyste,  je constate le phénomène que je vais décrire chez certains de mes patients mais aussi chez des personnes que je peux rencontrer dans mon entourage.

Le psychanalyste Donald  Winnicott a expliqué, car il l’avait repéré dans sa patientèle ce qu’il nommait : «  La crainte de l’effondrement ». Ainsi avait-il remarqué que certains individus étaient animés par cette crainte compulsive qu’il arrive dans le futur quelque-chose de grave alors qu’en réalité cette chose grave, cet effondrement, avait déjà eu lieu dans le passé… En effet il est fréquent de rencontrer des gens dont l’histoire passée ou présente n’est pas spécialement lourde et qui même parfois au zénith du bonheur ne supportent pas cette intensité de plaisir. Il disent : «  C’est trop beau pour être vrai » ou « ça ne durera pas, qu’est-ce qui va m’arriver ? ». «  C’est trop », disent les jeunes, trop intense pour être contenu. J’ai remarqué que cette crainte qu’il arrive quelque-chose n’est pas si rare, car une certaine culpabilité d’être peut pousser bon nombre d’entre nous à ne pas accepter longtemps le bonheur. Or Winnicott dans un article publié peu avant sa mort en 1974 titré : « La crainte de l’effondrement » décrypte les ressorts de cette crainte que quelque-chose se produise dans le futur. En réalité il explique que cet effondrement a déjà eu lieu au tout début de notre vie quand notre environnement primaire n’a pas été assez soutenant. Pour Winnicott, nous avons tous traversé à l’aube de notre vie à  des degrès divers, ce qu’il appelle des « agonies primitives », angoisses de type psychotiques se traduisant par l’impression d’éclater, de se dissoudre, de tomber sans fin, de perdre notre collusion psychè-soma etc. Or ces angoisses archaïques, très primitives dorment en nous et se réveillent en temps de crise existentielle spécialement dans des temps forts de la vie malheureux ou heureux. Or un attentat est un temps fort qui sidère et fait office d’après-coup ( j’ai écrit dans mes ouvrages là-dessus).Mais pour ce qui nous intéresse ici par rapport aux terribles événements du vendredi 13, jour qui porte malheur pour les superstitieux, jour déclaré journée de la gentillesse par le journal Psychologies Magazine,  la  réalité a rejoint et détrôné nos pires fantasmes de peurs de perte d’intégrité corporelle. Or quand la réalité rejoint le fantasme c’est l’occasion de voir émerger chez certains une  bascule dans la psychose, ceci sous plusieurs formes.  Nous assistons alors à une paranoïa se manifestant par la peur d’une menace permanente, par des  crises d’angoisse, par la cristallisation de l’autre vécu comme mauvais objet. Cela favorise la haine de celui qui n’est pas comme moi. Cela peut-être aussi l’éclatement, le chaos, le dépression, ou toute forme de décompensation ou destructuration. Les phènomène de groupe venant attiser ces peurs primitives.

Toutes les images renvoyées en boucle par les médias qui stimulent un certain voyeurisme malsain à un certain niveau et ont pour but de faire vendre du papier. Trop regarder ce malheur exposé, ces interviews de parents de victimes, si touchés au cœur d’eux-mêmes, qui ont plus besoin de paix et de soutien que d’être questionné et exposés, ont pour effet de répandre une peur et de distiller la terreur. Beaucoup de personnes vont alors alimenter leur propre angoisse personnelle avec ces événements.  A chacun de trouver la juste mesure, car s’informer est nécessaire et aussi faire confiance à ceux qui nous gouvernent qui semblent extrêmement mobilisés pour limiter les risques. Ce que je dis ne consiste pas à dénier le risque mais à ne pas l’utiliser pour nourrir son angoisse existentielle.

Il me semble qu’en ces temps de terrorisme nous devons nous recentrer, ne pas nous laisser gagner par une psychose collective, ne pas confondre les chocs, passés, présents et à venir. En nous recentrant sur les valeurs qui nous unissent, des valeurs humaines de partage et de liberté mais aussi en ne nous laissant pas emporter par la peur, nous aurons une chance de recontacter notre pulsion de vie et de distinguer  notre angoisse de disparaitre qui est d’ordre ontologique du risque actuel bien réel.
C’est en faisant la part des choses que nous donnerons la priorité à la vie, c’est elle qui doit reprendre ses droits.

Catherine Bergeret-Amselek Psychanalyste vient de publier aux Editions Erès « Vivre ensemble, jeunes et vieux, un défi à relever… »


mis à jour le



Partager :


Vos réactions

Il n'y a encore aucune réaction à cet article.


Réagir à cet article :

* ne sera pas affiché


HAUT DE PAGE

© Eternis SA -