Agevillage

Les « plus âgés des âgés », une culture vivante aux portes de la mort : analyse anthropologique d'une classe d'âge en devenir.

Thèse d’anthropologie réalisée au sein de l’équipe « Démographie et Santé » (INSERM) spécialisée en démographie et épidémiologie de la longévité et de l’espérance de vie en santé


Partager :

Les plus âgés des âgés« Les plus âgés des âgés » constituent un groupe humain particulier dans la mesure où il est composé d’individus qui sont à la fois les derniers vestiges d’une culture en train de disparaître et les pionniers d’une classe d’âge à connaître de manière massive une très longue vie.
L’analyse de leurs discours nous donne des indices précieux sur la manière dont, à l’avenir, nous devrons prendre en compte cette population nouvelle mais aussi sur des éléments qui vont bien au-delà de leur groupe en nous informant par exemple sur le vécu de la fin de vie.
Les personnes très âgées nous rappellent que santé et autonomie ne sont pas tout et que la qualité de vie au grand âge est avant tout dépendante de l’opportunité que l’on laisse à nos anciens de pouvoir conserver un sens à leurs existences.
 

DESCRIPTIF DE LA THESE

Cette thèse a été menée dans le cadre des projets européens European Challenge for Healthy Aging (ECHA) et GEnetics for Healthy Aging (GEHA) portant sur les facteurs familiaux (génétiques et environnementaux) de la longévité. Ma thèse d’ethnologie se devait d’apporter un regard complémentaire sur les personnes très âgées.

L’objectif était l’analyse des représentations de la vieillesse et des modes de vie de cette population à travers le discours de participants choisis pour être des informateurs essentiels.

Après avoir rencontré plus d’une centaine de nonagénaires et centenaires dans le cadre des projets ECHA et GEHA, j’ai suivi pendant quatre ans un groupe d’informateurs et leurs proches au moyen d’entretiens compréhensifs et semi-directifs à raison d’un entretien tous les deux ou trois mois pour chacun d’entre eux.

Cette recherche auprès des personnes très âgées met en lumière une distinction très nette entre le processus de vieillissement que mes informateurs verbalisent en disant « je me sens vieillir » et l’identité du « vieux » dont ils se défendent. Ainsi, l’expression du vieillissement est marquée par leurs discours sur l’affaiblissement des fonctions (notamment sensorielles), le ressenti de la fatigue et de la vulnérabilité ainsi que l’accroissement de la difficulté à la marche. L’identité du « vieux » est plutôt définie dans le rapport aux autres. Ainsi, le vieux est celui « qui est inutile », « qu’on n’écoute plus », « qui est à la merci de tout le monde » même si demeurent des critères fonctionnels tels que « celui qui perd la tête et ne peut plus marcher ».

Le second élément fondamental que révèle l’analyse des représentations est le fait que la longévité vécue par les personnes très âgées leur apparaît comme un évènement inattendu. Face à leur fragilité et à leur affaiblissement, elles développent des arrangements pour continuer à vivre et échapper à l’image stigmatisante de la vieillesse. Dans ce cadre, mes informateurs s’efforcent de trouver des stratégies qui concordent avec les valeurs de leur « habitus de génération ». Ils ne s’approprient pas les mots « prise en charge » et « accompagnement » mais préfèrent parler de compagnie. Ainsi, ils mettent en avant une interaction avec leur entourage basée sur les solidarités traditionnelles et non un service payant. L’étude de la vie quotidienne révèle l’importance du domicile à la fois repère, repaire et moyen de préserver son autorité ainsi que de certains objets du quotidien qui contribuent au « bien vieillir » et au « bien mourir ».

Les personnes très âgées expliquent ressentir un décalage entre « leur temps » et la société dans laquelle ils vivent tant ils ont des difficultés à s’y reconnaître en l’absence de leurs contemporains et des valeurs qui ont guidées leur vie.
Hommes et femmes de cette génération ont connu une éducation et un rôle social très différents et il apparaît qu’ils vivent différemment le grand âge. Si hommes et femmes s’efforcent de trouver du sens et un rôle social, leurs stratégies sont différentes. Alors que les hommes s’efforcent de faire bonne figure pour rester fidèle à l’image qu’ils se font d’eux-mêmes, les femmes préfèrent se « laisser vieillir ». Cela se manifeste par une plus grande adaptabilité des femmes à l’affaiblissement lié à la sénescence.

Alors que les hommes vieillissent comme des chênes, -ils font face puis tombent brutalement-, les femmes, telles des roseaux, renoncent à lutter, plient et parviennent à survivre plus longtemps. Cela passe souvent par une évasion de l’esprit menacée par la démence.

Composition du jury
- M. Jean-Marie Robine, directeur de recherche INSERM, président du jury et rapporteur.
- Mme Bianquis-Cassetari, professeur d’ethnologie à l’université de Tours.
- Mme Jocelyne Bonnet, professeur d’ethnologie à l’université Montpellier III, directrice de thèse.
- M. Joël Candau, professeur d’ethnologie à L’université de Nice Sophia Antipolis, rapporteur.
- M. Philippe Courpron, Professeur de gériatrie et biologie du vieillissement à l’université Lyon I, expert.

RESUME PLUS DETAILLE

« Les plus âgés des âgés » sont restés jusqu’à très récemment l’apanage des sciences de la vie et de la démographie. Ainsi, ces individus ont été majoritairement étudiés à travers deux dimensions : la longévité et le vieillissement.
Les biologistes et généticiens ont par exemple beaucoup travaillé sur les marqueurs génétiques de la longévité et de la longévité en bonne santé . Les épidémiologistes, démographes et gériatres se sont quant à eux particulièrement intéressés à l’évolution de l’espérance de vie et de l’espérance de vie en santé ou sans incapacité, à la perte d’autonomie fonctionnelle, au déclin cognitif, à la maladie d’Alzheimer.
Les sciences sociales en France étaient jusqu’à lors beaucoup plus focalisées sur les seniors, ces vieux qui n’en sont pas au regard de leur modes de vie.

Qui sont « les plus âgés des âgés » ?
Traduction littérale de « oldest old », ils sont parfois nommés « personnes très âgées » ou « très âgés ». 
Christian Lalive d’Epinay  relève que dès 1984, la conférence du National Institue of Aging (USA) effectue une distinction conceptuelle entre les young old (65/75 ans), les old old (75-84 ans) et les oldest old (85 ans et plus). Précisons que depuis 1984, l’espérance de vie a continué de progresser de trois mois par an et que l’espérance de vie en santé progresse plus vite encore . Cela pourrait nous conduire à réviser les intervalles d’âges correspondant à ces catégories pour rester fidèle à ce que Patrice Bourdelais  nomme la « réalité de l’âge » ; c'est-à-dire la correspondance entre l’âge chronologique et la proportion de cette classe d’âge par rapport au reste de la population ainsi que l’état de santé, l’espoir de survie et le rôle familial des personnes qui la composent.
« Les plus âgés des âgés » dont il est question dans cette thèse sont pour la plupart des individus nés avant 1915. Il s’agit donc d’individus âgés au minimum de 90 ans bien que la moyenne d’âge de nos informateurs soit, à la fin de la recherche, de 97 ans. Une précision démographique concernant les personnes très âgées en France permet d’insister sur la nécessité pour les sciences sociales de se préoccuper de cette population. En effet, les nonagénaires français qui étaient environ 35 000 dans les années 1950 sont aujourd’hui 420 656 et dans le même temps les centenaires sont passés de 200 à 13 483 .

Problématique
Cette thèse d’anthropologie a été réalisée au sein de l’équipe « Démographie et Santé » (INSERM) spécialisée en démographie et épidémiologie de la longévité et de l’espérance de vie en santé. Ainsi, les sujets de la recherche qui ont été nos informateurs essentiels ont été choisis parmi une centaine de participants aux projets européens « European Challenge for Healthy Aging (ECHA) » et « GEnetics for Healthy Aging (GEHA) ». Ces deux projets européens avaient pour objectifs d’étudier les facteurs familiaux (génétiques et environnementaux) de la longévité en bonne santé.
Le point de départ de cette thèse était donc d’apporter une analyse complémentaire à l’exploration de cette population grâce à une approche ethnologique.
Il s’agissait de déterminer d’une part si cette population était porteuse d’une culture particulière puis de s’interroger sur les spécificités de cette culture et sur ses éventuels impacts sur la santé et la longévité.
Pour ce faire, nous avons adopté une méthodologie qualitative classique basée sur des entretiens compréhensifs et semi-directifs auprès d’un groupe d’une douzaine d’informateurs essentiels suivis pendant 4 ans.

La vieillesse vue de l’intérieur
La rencontre avec les « très âgés » a très tôt permis de ressentir le décentrement que connaît souvent l’ethnologue lorsqu’il se rend en terrain « indigène ». En effet, les premiers entretiens réalisés ont servi à mettre à distance nos présupposés concernant ces individus.
...

Lire la suite du résumé détaillé

Les plus âgés des âgés, une culture vivante aux portes de la mort: Analyse ethno-anthropologique d'une population en devenir
Broché: 660 pages
Editeur : Editions universitaires europeennes (1 avril 2010)
ISBN-10: 6131500150
ISBN-13: 978-6131500152
Pour commander en ligne : Les plus âgés des âgés, une culture vivante aux portes de la mort: Analyse ethno-anthropologique d'une population en devenir


mis à jour le



Partager :


Vos réactions

Il n'y a encore aucune réaction à cet article.


Réagir à cet article :

* ne sera pas affiché


HAUT DE PAGE

© Eternis SA -