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Vieilles pierres et vieilles personnes : et si on les traitait de la même façon ? Coup de gueule d’Anne Belot

Lundi 17 septembre. Lendemain des Journées du Patrimoine. Et si le vrai patrimoine c’étaient les vieilles personnes plutôt que les vieilles pierres.

Quand j’arrive dans ce grand hôpital parisien dit gérontologique, je suis immédiatement saisie par une atmosphère que je qualifierai de rétro. La faute à son architecture « moderne des années 60 » sans doute. Pourtant, je suis journaliste spécialisée dans les  questions  du grand âge et les hôpitaux gériatriques et les maisons de retraite, j’en ai une grande habitude. Je devrais être blindée.

Mais là c’est différent. Je vais rendre visite à une vieille (84 ans) amie, journaliste elle-aussi, une figure de la profession. Appelons-la « A ». Elle a animé des équipes, donné des cours (je suis une de ses anciennes élèves), adoré l’actualité. Impressionnante, elle en imposait par ses compétences, son sens de l’humour, ses rires quelquefois un peu grinçants. J’ai toujours été fière de son amitié et de son affection. Elle a eu des problèmes de jambes, des difficultés à se mouvoir. Bref, elle a vieilli. Une amie commune m’a prévenue de son transfert d’un autre hôpital. Elle m’a aussi avertie : « Elle divague pas mal ».

J’arrive dans ce service de « soins de suite », c’est comme cela qu’on les appelle. Cela m’a un peu rassurée : elle n’est donc pas en longs séjours, elle va en sortir. Je pousse la porte de la chambre et je comprends que le qualificatif « rétro » s’applique aussi aux soins et à l’accueil. Mon amie est étendue sur le dos, en travers du lit, une jambe pendante. Sur l’autre lit, une autre patiente aux cheveux blancs gémit à intervalles réguliers. Le jeune infirmier, de l’autre côté du couloir, questionné, conseille assez rudement de secouer la dormeuse. Il consent à venir aider au réveil  et admoneste « A » sans empathie exagérée.

Mon expérience professionnelle m’a fait connaître des endroits  (plus « modernes » ?) où l’on s’adresse avec douceur aux vieilles personnes. Je suis donc très choquée.  L’infirmier a installé « A » sur une petite chaise. Bien sûr, elle a changé physiquement. D’abord, elle est en pyjama, avec des sandales à « scratch ». Ses cheveux très blancs sont emmêlés. Je retrouve cependant son sourire et elle  me reconnaît parfaitement. Puis elle se plaint de douleurs dans le dos. Je lui frictionne tout doucement les épaules et lui presse la main, tout étonnée de mon audace. Elle sourit de plaisir. Je pense à cet autre hôpital gérontologique, dans la grande banlieue, où l’on pratique avec ce genre de patients des techniques de communication non verbale, avec notamment des touchers affectueux.  Comme pour les bébés. Et où la directrice a coutume d’affirmer  qu’une personne âgée qui entre à l’hôpital en sort dans un état pire. Son combat à elle, c’est de les renvoyer à la maison, avec des aides.

« A » commence à divaguer : elle se croit en prison, elle n’a pas tort,  et parle de son passage au dépôt. Logique dans l’illogisme.

Je ne suis pas de la famille.  « A » et célibataire, sans enfants. Elle a une excellente amie qui s’occupe d’elle mais qui …a son âge. A qui demander ce qui se passe ? Est-elle atteinte d’une maladie type Alzheimer ? Ou lui administre-t-on trop de médicaments ? L’infirmier, devant ses plaintes, lui donne deux analgésiques inoffensifs mais confirme qu’elle en reçoit des plus forts le matin et le soir. La voisine de lit a fait sous elle. Une jeune aide-soignante vient enfin la chercher pour la nettoyer. Elle aussi est sèche. Mais doit-on leur en vouloir ? Si faute il y a, et je crois qu’il y a, elle est très partagée.

Il est clair que « A » n’est plus une vieille personne, juste une vieille. Et à l’hôpital,  même dans cet hôpital spécialisé qui a bonne réputation, une vieille, cela ennuie. Je ne sais pas si elle va mourir dans la dignité comme le réclament certaines associations. Mais elle ne vit plus dans la dignité. Elle devrait pourtant y avoir droit jusqu’au bout, non ? Autant qu’une vieille pierre.


Anne Belot
mis à jour le 29/10/2012


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Vos réactions

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Vieille pierre

Et oui la déhumanisation est là !

07/11/2012 22:11 par DENEZA

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