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Les baby-boomers prennent le pouvoir : paradoxe d’un rajeunissement annonciateur du vieillissement de la population française

Jean-Phlippe Viriot DurandalLes résultats du scrutin du 22 avril marquent un tournant générationnel. En 1988, 1995, et 2002, Mitterrand, Chirac, Jospin et Le Pen étaient tous nés avant-guerre, tout comme Arlette Laguiller, doyenne du premier tour. C’est donc incontestablement la fin d’une époque et l’annonce d’une nouvelle ère générationnelle.

 Jusqu’à présent la France était caractérisée par un vieillissement de ses élites. En 1981, 38 % des députés avaient moins de 45 ans alors qu’en 2002, ils n’étaient plus que de 15 % ! De la même façon, le sociologue Louis Chauvel souligne qu’en 1982 l'âge moyen de l'élu syndical ou politique était de 45 ans et de 59 ans en 2000 ! Que penser d’un pays dont les élites vieilliraient plus encore que le pays lui même ?   

Le passage de témoin générationnel marque-t-il un coup d’arrêt à cette tendance ? Le rajeunissement des candidats du second tour de la présidentielle serait-il précurseur d’une plus grande diversité des âges à venir pour les autres mandats, à commencer par la députation ?

Et s’agit-il véritablement d’un renouvellement de la classe politique ? Certes, pour la première fois dans l’histoire des élections présidentielles, deux baby-boomers gagnent le droit à accéder en finale de la course à la magistrature suprême. Ségolène Royal est née en 1953 et Nicolas Sarkozy en1955. Mais les deux candidats ont passé plus de la moitié de leur existence en politique. La première a commencé à 25 ans et le second à 19. Il ne s’agit manifestement pas d’une génération spontanée. Ce n’est pas tant l’âge du candidat qui est en question que la durée d’exercice et de maintien au pouvoir.

L’analyse sociologique nous amène alors à nous interroger sur la manière dont une société arrive ou non à renouveler ses dirigeants et à faire de l’engagement politique une carrière sans fin ou un simple moment de l’existence doté d’autres horizons existentiels. Jusqu’à présent, sous la cinquième république, la fin du mandat présidentiel n’a jamais signé le retrait de la vie politique que par la mort  immédiate et rapide (De Gaule, Pompidou, Mitterrand) ou la recherche d’une continuité (Giscard d’Estaing). D’autres modèles existent, où le pouvoir induit aussi le devoir de laisser place pas du fait de l’âge calendaire que de la durée au pouvoir. Cela induit par exemple que le Président ne soit rééligible qu’une seule fois et que l’engagement associatif et non gouvernemental soit valorisé comme une autre forme d’engagement citoyen dans l’espace public. Un engagement tout aussi respectable que l’action politique classique et susceptible de par son pouvoir d’action d’être également porteur de changement social.

Alors, la génération du Baby boom fera-t-elle exception dans son approche et sa pratique du pouvoir par rapport aux générations précédentes ? Saura-t-elle inscrire ce rapport dans une véritable relation de partage en aval et en amont de l’échelle des âges et imposer à elle même des limites temporelles dans son exercice ?

Cette génération fortement politisée à laquelle appartiennent les deux candidats est communément désignée comme une « génération dorée », particulièrement gâtée par le contexte socio-économique des Trente Glorieuses, épargnée par les conflits mondiaux et la crise économique. A l’instar des deux finalistes de 2007, les cohortes du début du baby-boom ont effectivement bénéficié d’un contexte économique et social exceptionnel dans les années 60 et 70. Ils ont vécu des changements sociologiques profonds qu’ils ont, d’ailleurs, en partie contribué à développer dans la société française. En passant les différents caps de l’échelle des âges, cette génération a régulièrement entraîné des bouleversements structurels et culturels fondamentaux. La mixité à l’école, les grandes réformes de l’université, la massification de l’accès à l’emploi pour les femmes mais aussi la libération sexuelle, l’union libre, et l’accès à la contraception ont scandé les évolutions sociales des dernières décennies à mesure que cette génération se confrontait concrètement aux défis posés par les différentes étapes de son existence. La trajectoire personnelle des deux candidats sur le seul plan conjugal marque assez bien ce tournant de la désinstitutionnalisation des couples à travers l’union sans mariage et avec enfants pour l’une, et la recomposition du couple pour l’autre. Une situation inconcevable dans les générations précédentes dont certains candidats avaient dû renoncer au divorce pour franchir les marches de l’Elysée.

Avec le passage des baby-boomers dans la tranche d’âge des quinquagénaires et des sexagénaires, la société française se modernise et prend des rides. Cette génération qui a longtemps prétendu incarner la jeunesse est devenue parent et une partie d’entre elle a déjà découvert la grand-parentalité.

Le paradoxe emblématique du « rajeunissement» des deux candidats est donc qu’il annonce l’accélération du vieillissement de la population française dans son ensemble. Du moins si l’on se réfère à l’âge calendaire. Depuis l’an dernier, les plus âgés du baby boom commencent à abandonner la décennie des quinquagénaires pour rejoindre le cap symbolique de la soixantaine et de la retraite. Au début de la décennie 2010, le nombre des plus de 60 ans devrait, d’ailleurs, dépasser les moins de 20 ans marquant ainsi un changement symbolique dans le rapport de grandeurs entre groupes d’âge en France. Les « seniors » de plus de 50 ans représentent déjà plus de 19 millions de personnes. Ils disposent de par leur nombre et leurs statuts socio-économiques d’un pouvoir politique et économique non négligeable. Comment cette partie de la population française pèsera-t-elle sur l’agenda politique à mesure qu’elle franchira les transitions existentielles des derniers tiers de l’échelle des âges ? En quoi ce passage massif du baby-boom aux temps des vieillissements (physiques, sociaux, politiques, économiques) constitueront-ils des objets de débats politiques pour le nouveau quinquennat à venir ?

Deux axes fondamentaux baliseront le parcours politique du/de la prochain(e) président(e). La déconstruction des âges sociaux qui agissent comme marqueurs précoces de péremption, notamment sur le marché du travail. Les baby-boomers ne peuvent plus désormais ignorer la discrimination par l’âge dont certains avaient pourtant -en leur temps- allègrement nourri les fondements. L’âge passant, la règle de l’arroseur arrosé est en la matière parfaitement implacable. Or, la France aujourd’hui est l’un des pays de l’Unions Européenne où la sortie définitive d’activité professionnelle est la plus précoce. Une partie de la génération du baby-boom est à son tour menacée d’ostracisme par le développement du sens commun selon lequel, passé un âge arbitrairement établi, il faudrait céder sa place dans l’entreprise ou dans la vie publique, quelque soit par ailleurs ses compétences, son envie d’agir et la qualité de ses projets. Cette idée dans l’air du temps porte un nom : la discrimination. En France plus que dans d’autres pays elle pèse bien au-delà de l’âge, particulièrement sur ceux qui ne sont pas de sexe masculin, urbain, diplômé, mobile, et plutôt clairs de peau ! Dans certains pays la loi sanctionne dans un même texte toutes ces formes de discrimination.

Le rapport de la société française à la pluralité des âges et à l’intégration de toutes ces différences reste encore assez difficile. La discrimination par l’âge sur le marché du travail et la recherche de nouveaux horizons professionnels après 50 ans représentent un premier défi auquel cette génération sera sans doute sensible.  Un défi qui trouvera d’autant plus d’échos qu’il correspond aussi à l’intérêt des générations futures, à la fois pour sécuriser leur parcours professionnel à terme, et pour solvabiliser le système de retraite.

Le deuxième axe peut apparaître à priori plus lointain mais rapproche les baby-boomers d’un autre enjeu politique majeur du quinquennat. La question du grand âge et de la perte d’autonomie que d’aucun pensait réservée aux plus de 85 ans touche en définitive cette génération très intimement à travers le vieillissement de leurs propres parents âgés. La question des coûts et des conditions du maintien de l’autonomie à domicile comme en institution, se pose désormais dans le quotidien de cette génération. Mais plus encore, c’est la qualité du maintien des liens avec les parents âgés puis, en fin de compte, leur disparition qui s’impose comme un sujet concret de préoccupations matérielles et, pour certains, même comme une source d’interrogation existentielle. Car il est assez difficile d’échapper au questionnement sur sa propre fin à travers celle des autres. 

Pour ces deux raisons notamment, le vieillissement dont témoignent nos jeunes candidats est à la fois paradoxale et emblématique.

 


Jean Philippe Viriot Durandal
mis à jour le 10/05/2007

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