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Accompagnements & soins

« Ici, on meurt » : l'annonce de la mort, un symptôme institutionnel ?

Auteur Rédaction

Temps de lecture 4 min

Date de publication 26/11/2018

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Deuil individuel, collectif, institutionnel

Les enjeux de vie et de mort sont quotidiens dans l’accompagnement des personnes âgées dites « dépendantes », vivant dans des lieux, qualifiés souvent de « lieux de vie », qui leur sont dédiés et dans lesquels elles finissent bien souvent par mourir, laissant leur place à un autre « résident ». Dans les structures accueillant une centaine de pensionnaires, plusieurs décès surviennent chaque mois, posant, parfois directement, sinon de manière détournée, la question du deuil. La souffrance qui n’arrive pas à se dire peut trouver transitoirement à se loger dans des problématiques concrètes, telles que la manière d’informer des décès au sein de l’établissement.
À partir de scènes vécues en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), nous proposons d’explorer ces situations où la mort hante, sous l’angle du deuil impossible, pathologique, et d’aborder le fonctionnement institutionnel autour de ces questions.

Mots-clés : mort — deuil — information — annonce — institution

Sur la porte de la chambre est affichée l’image d’une bougie. Monsieur M. est décédé, dans le silence de l’aube. L’équipe de nuit a réalisé la toilette mortuaire et choisi pour lui ses plus beaux habits, ceux qu’il portait le jour du mariage de son fils. Des fleurs ont été disposées par les soignants autour du gisant. Monsieur M. repose, paisiblement. Pour quelques minutes encore. Car sitôt la famille passée lui dire un dernier au revoir, les pompes funèbres vont arriver. Le corps sera évacué, les effets personnels enlevés, la chambre lavée « à blanc », le nom sur la porte effacé, le nom sur la liste des toilettes remplacé. Car un autre résident va prendre la place.

Alors que les protocoles et procédures de gestion des décès en établissement – précisant les modalités de conservation ou de transport du corps, l’inventaire des biens matériels, ou les démarches administratives – sont souvent bien établis, la question de l’annonce des décès, et, a fortiori, celle du travail de deuil, est souvent éclipsée derrière ces questions « pratiques ». Si l’annonce du décès se pose tout de même dans certains établissements, elle prend souvent la forme d’une « information », à donner à la famille, aux équipes ou aux résidents. Mais n’existe-t-il pas une différence fondamentale entre « annoncer » et « informer » ? Nous tenterons de montrer dans quelle mesure réduire le deuil à une information à communiquer au plus grand nombre vient nier toute dimension subjective, du résident décédé comme du professionnel endeuillé.

En cela, les directives sur la notification des décès, qu’adoptent certains établissements (disposer le faire-part à l’accueil, afficher la liste des résidents décédés, apposer l’image d’une bougie sur la porte de la chambre du défunt, etc.), attestent-elles de la possibilité d’ouverture vers un processus de deuil, ou participent-elles, au contraire, de l’évacuation du deuil par des semblants de rituels ? Nous verrons comment certains dispositifs d’information ou protocoles de fonctionnement, loin d’aider au deuil comme ils l’affirment, non seulement ratent leur objectif mais l’empêchent.

Si la manière dont les décès sont annoncés, vécus, parlés, en EHPAD, permet d’engager ou non un travail de deuil, la question qui vient à se poser ensuite est quelle forme ce deuil peut prendre, dans les établissements, pour les professionnels qui côtoient les résidents au quotidien. Pour cela nous distinguerons trois plans :

- Le deuil individuel, qui implique d’envisager le professionnel dans sa dimension personnelle, et non en tant que salarié ;
- Le deuil « collectif », qui concerne les équipes confrontées au décès du résident qui occupe toujours au sein de l’établissement une place singulière ;
- Le deuil institutionnel, qui atteste du passage entre le réel du mort et le niveau symbolique, et qui traduit, par des actes, des procédures, des protocoles, témoignant de valeurs communes, le rapport de l’institution à la mort et la manière dont elle écrit son histoire.

Nous tenterons de penser ces trois niveaux ainsi que leur articulation, sachant que le succès du processus de deuil dépend probablement de notre capacité à agir sur chacun de ces plans. Le psychologue a certainement un rôle à jouer, mais encore faut-il déterminer précisément lequel et quelle place il peut occuper pour favoriser, ou accompagner, ce « travail de deuil ».

Sans doute la manière de traiter les morts en institution en dit-elle long sur la façon dont on s’occupe des vivants… C’est, en creux de notre propos, la question que nous poserons.


Kristina Herlant-Hémar est psychologue clinicienne et docteur en psychopathologie et psychanalyse. Elle exerce depuis plus de dix ans en EHPAD et en psychiatrie adulte. Ses travaux de recherche portent sur le rapport au temps dans la maladie d’Alzheimer, la mémoire et l’identité, le lien entre troubles psychiques et fonctionnement institutionnel, la souffrance familiale, ainsi que sur les troubles du comportement alimentaire.

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