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Accompagnements & soins

Le pansement Schubert

Auteur Rédaction

Temps de lecture 6 min

Date de publication 04/03/2020

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Quand l’art, la musique, attestent qu’une extension des facultés de percevoir est possible” (Henri Bergson)

Violoncelliste diplômée du conservatoire de Tchaïkovski de Moscou, Claire Oppert joue dans les services de santé, auprès des personnes les plus douloureuses, en fin de vie et témoigne de son expérience à travers le livre Le pansement Schubert paru le 6 février dernier. L’art thérapeute musicale était aussi présente lors du colloque approches non-médicamenteuse 2019 afin d’évoquer l’importance de la musique pour les plus fragiles.


Comment une expérience de musique vivante à visée thérapeutique auprès de jeunes autistes, de personnes et patients atteints de syndromes démentiels, douloureux, en fin de vie, peut-elle raviver le sentiment de vie ?

Mots-clés : musique — soin infirmier – douleur – démence — soins palliatifs


Mon violoncelle chante depuis vingt ans auprès de ceux que l’on nomme les autistes, les résidents d’Ehpad, les malades douloureux hospitalisés, les patients en fin de vie et dans le coma. Ce n’est pas uniquement un divertissement agréable, une animation consolante, un interlude plus ou moins apaisant. Ce n’est pas non plus une tentative de prouver scientifiquement les bénéfices d’une approche non-médicamenteuse, même si la publication d’études scientifiques rigoureuses est une démarche pertinente voire incontournable, à laquelle je contribue activement.


L’art-thérapie musicale est une discipline nouvelle.

Elle se définit comme « l’exploitation du potentiel artistique dans une visée humanitaire et/​ou thérapeutique ».

C’est une « discipline d’avant-garde aux antécédents millénaires » selon la définition du Professeur Aron. Elle va se saisir des multiples pouvoirs et effets de l’art, et de la musique en particulier, et les orienter dans une visée de soin, en posant des bases méthodologiques et des objectifs ciblés.

L’art-thérapie ne guérit pas, elle n’en a pas la prétention d’ailleurs.
Elle est un complément thérapeutique dans l’équipe pluridisciplinaire de soins et intervient de façon privilégiée dans des domaines aussi variés que le plaisir, le ressenti, l’émotion, l’idéalisation, l’expression, la communication ou la relation.

L’art atteste « qu’une extension des facultés de percevoir est possible » (Henri bergson, La pensée et le mouvant. p. 150).

Quand Bergson s’interroge sur l’essence et la finalité de l’art, il constate que l’art nous permet de voir ce qu’ordinairement on ne saurait voir. Il découvre à nos regards, nos sens et notre conscience ce qui s’y trouve depuis toujours mais demeure caché sans le dévoilement qu’en opère l’artiste.

La musique s’adresse à la partie saine de l’individu. Elle travaille hors pathologie.

Elle s’adresse à la partie vivante et saine de la personne malade, démente ou mourante, même si cette vie ne s’apparente plus qu’une infime parcelle de vie et de santé.

La musique n’a pas besoin de mots.

Il y a en elle un accès direct à l’au-delà du langage. La musique semble être en mesure de prendre le relais de cette insuffisance des mots, ce « voile des mots » comme dit Bergson, car le langage de la musique coïncide avec les résonnances les plus profondes que l’on porte en soi.

Le violoncelle vibre au lit du malade.

Les vibrations puissantes de l’instrument, stimulent chez la plupart des patients un champ de sensations corporelles très riches, transformant, pour un temps, le corps de maladie en un corps de ressentis et d’émotions, corps de vie retrouvée.

La musique s’adresse aux personnes autistes.

Mon expérience musicale à visée thérapeutique, menée durant 6 ans auprès de jeunes autistes, au centre Adam Shelton à Saint-Denis, montre dans quelle mesure la musique vivante peut induire et provoquer des comportements nouveaux et des bénéfices en termes de stimulation, apaisement, concentration et communication.

Howard Buten, écrivain, clown et psychologue clinicien de l’autisme, a accompagné ces séances et les a décrits dans son dernier ouvrage Through the glasswall.

La musique s’adresse aux patients déments.

L’expérience esthétique parle à un type d’intelligence qui ne provient pas de la pensée ni ne s’adresse à elle. Nul besoin de comprendre la musique pour la ressentir.

Les 10 spectacles précédés d’environ 14 séances de préparation pour chacun d’entre eux ont été réalisés entre 2011 et 2015 avec un groupe de 10 résidents déments d’Ehpad.

Ces représentations publiques « d’art total », mêlant chant, percussions, cloches, danse, poésie et peinture, ont démontré une restauration globale des capacités résiduelles motrices, cognitives et relationnelles des résidents au cours des séances.

La musique s’adresse aux personnes douloureuses.

L’étude clinique dénommée Pansement Schubert, menée de 2014 et 2018 dans l’unité Douleur chronique et soins palliatifs du CHU Sainte-Périne à Paris, a été présentée dans de nombreux congrès internationaux de soins palliatifs. Cette étude permet d’analyser dans quelle mesure la présence de la musique vivante (violoncelle seul) est un facteur bénéfique lors d’un soin douloureux sur des patients hospitalisés en phase palliative.

L’analyse comparative de soins infirmiers avec et sans musique montre une diminution massive de la douleur et de l’anxiété du patient lors des séances d’art-thérapie musicale.
L’étude élargit actuellement son analyse en s’intéressant à l’impact bénéfique de cette contre-stimulation sensorielle sur les soignants ainsi que sur les familles des patients.

Le Pansement Schubert réalise avec grâce une rencontre improbable entre le soin et la musique vivante au cours d’un acte infirmier douloureux. Il met en lumière une dynamique relationnelle renouvelée entre le patient, sa famille, le soignant et le musicien-thérapeute.

L’art-thérapie musicale s’adresse aux patients dans le coma.

Quand l’état de conscience est fortement altéré, état de coma ou sédation profonde, la musique semble continuer de toucher les personnes au plus profond. Les patients réagissent par une amplification thoracique d’au moins 30 % à l’écoute de la musique. La fréquence respiratoire reste plutôt stable. Des mouvements de pieds, de mains et des larmes ont été observés.

La musique vivante au chevet du patient est une « irruption salvatrice ».

Le violoncelle est l’instrument le plus proche de la voix humaine. En chantant toutes les musiques auprès de tous patients, mon violoncelle est comme une voix « dévoilante », qui vient toucher la partie vivante et saine de la personne malade, « noyau » profond, intact en chacun, et ce quel que soit l’état cognitif, l’altération du degré de vigilance et l’avancée de la pathologie.

Conclusion

La musique au lit du patient réanime manifestement, ravive le sentiment d’existence quand précisément la vie se dérobe. Elle surgit toujours comme un élément de vie et d’espoir, elle met en mouvement, apaise et relie aussi.

C’est toujours l’humain qui est visé, dans toutes ses multiples dimensions. La musique à visée thérapeutique ravive les profondeurs humaines en convoquant le noyau inaltéré de la personne malade, réunissant le disparate par la beauté et donnant une direction lumineuse à l’éclatement et au désordre, imputable à la maladie grave, à la démence et à l’approche de la mort.

Claire Oppert, violoncelliste (conservatoire Tchaïkovsky de Moscou), est concertiste, professeur et art-thérapeute musicale (Faculté de médecine de Tours). Auteure de publications scientifiques sur le lien entre la musique et le soin, elle intervient auprès de jeunes autistes, en milieu gériatrique ainsi qu’en unités de soins palliatifs.

Le Pansement Schubert
Claire Oppert
Editions Denoël
16 euros

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