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Accompagnements & soins

Le chez-soi à l'épreuve des pratiques professionnelles

Auteur Rédaction

Temps de lecture 7 min

Date de publication 11/03/2020

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Alors que le terme désigne une réalité qui ne peut être exprimée et vécue que par les habitants, « chez-soi » est largement utilisé par tous les professionnels de l’habitat et de l’intervention à domicile. Il semble être le signe d’un malentendu qui grève les relations entre habitants et professionnels. Pourtant si ces derniers en comprennent mieux le sens et les implications, il peut ouvrir à des interventions plus satisfaisantes pour les uns comme pour les autres.

Mots-clés : chez-soi – habiter – professionnels de l’habitat – intervention à domicile

Le chez-soi est un mot à la mode. Tous les professionnels, des architectes aux intervenants à domicile, l’utilisent dans leurs relations avec les habitants. Pourtant il
semble bien que le terme recouvre pour les uns et les autres des réalités très différentes. Expliciter ce qu’est le chez-soi permet de lever des malentendus, de mieux comprendre les réticences, voire la résistance, des habitants à certaines propositions des professionnels. Et, pour ces derniers, cette explicitation permet de découvrir qu’il existe un domaine particulier du logement et du domicile auquel ils n’ont pas accès. Ou alors rarement, lorsque l’habitant décide de leur en confier tel ou tel aspect parce qu’une relation de confiance s’est construite au fil du temps.

La prise en compte du chez-soi de l’habitant est essentielle pour les professionnels. Car si tout le monde a un chezsoi, le façonne tout au long de sa vie et donc en a une expérience, entrer chez l’autre avec une identité de professionnel provoque soit un oubli de cette expérience familiale et personnelle, soit sa projection sur le lieu de vie de la personne. Dans le premier cas, l’espace vécu de l’autre est neutralisé, rendu abstrait, réduit aux principes régis par les normes professionnelles. L’habitant est alors comme gommé de son lieu de vie pour faciliter l’intervention du professionnel. Dans le second cas, l’espace doit être conformé au plus près de l’expérience personnelle de l’intervenant. L’habitant se trouve alors embarqué dans une histoire de vie qui n’est pas la sienne. Dans les deux cas, les besoins de l’habitant ne sont pas pris en compte et son intimité entamée, agressée.

Habiter chez-soi


Pour l’être humain, habiter relève de l’avoir et de l’être. Le sens de ce verbe se déploie des aspects les plus concrets et matériels aux dimensions les plus spirituelles et métaphysiques de l’existence. Habiter c’est déterminer une portion de l’espace où l’on revient, où l’on se tient, où l’on séjourne et où on y a des habitudes. Mais dans ce lieu qui se distingue de tout ce qu’il y a autour se produit une osmose profonde entre celui qui y réside et le façonne et la forme qu’il prend au fil du temps. Habiter, c’est façonner un lieu à soi et être façonné en retour par lui. Michel Serres a bien décrit cette intime fusion qui se produit entre le lieu et ses habitants : « A peine me rappelais-je mon enfance heureuse, ici, où je connus l’exquise habitude d’habiter, le prolongement de la peau en linges et en habits, le durcissement de l’habit en meubles et murs » (Le Pommier, 2011, p.4). Toutefois, l’homme n’habite pas seulement l’espace mais aussi le temps. Habiter c’est vivre dans un espace-temps que l’on ne cesse d’actualiser en fonction de son passé, de sa vie présente et de ce que l’on attend du futur.

Cette incessante manipulation et imagination de l’espace et du temps dans les espaces de la maison se cristallise dans l’ambiance, dans le choix des objets et des meubles, dans la sédimentation de tout ce que nous y entreposons sous une forme ou sous une autre. Cette cristallisation si personnelle alors qu’elle est traversée par les goûts de chaque époque est le chez-soi. Toutefois on se gardera à réduire le fait d’habiter à la maison. Chaque individu habite à plusieurs échelles : celle de son logement, celle de son quartier et de sa ville, celle de ses déplacements, celle de son pays et pour certains à des échelles plus grandes encore.

Les 5 A du chez-soi

De ce grand emboîtement de l’environnement qui contient le logement, qui contient le domicile, le chez-soi occupe le coeur. Il est ce qui donne vie à la dimension juridique du fait d’habiter (le domicile) et à sa dimension matérielle (le logement). Façonné tout au long de la vie, le chez-soi est le résultat de quatre mouvements différents mais complémentaires. L’appropriation qui correspond à la définition des espaces et à la préservation des plus intimes d’entre eux. Le terme désigne aussi les « plaisirs de l’habiter » (cuisiner, inviter, pratiquer ses loisirs, etc.). Les activités réalisées sortent l’habiter du cadre utilitaire ou fonctionnel. L’aménagement qui est en lien avec le déménagement mais plus largement avec toute étape de vie marquant un changement dans la vie de l’individu (on peut régulièrement déménager chez soi). Le terme désigne l’organisation des biens, la décoration, la personnalisation et l’aménagement de ses relations avec autrui. L’attachement/les attachements aux personnes et aux « choses » qui contribuent à la sécurité ontologique de chaque habitant. Dans ces attachements, les « choses » constituent un élément clé de cette sécurité ontologique nécessaire à chacun (même si on sait que cet attachement devenu excessif peut devenir problématique pour la personne et son entourage). L’ancrage est lié quant à lui à l’inscription sociale et territoriale des personnes.

Il se distribue donc à une échelle plus large que le seul emboitement logement/domicile/chez-soi. Il se déplace aussi dans le temps (passé). Toutefois le chez-soi possède une dimension profondément négative qui est un risque véritable : celui de l’aliénation. Privé de ses repères, réduit à vivre chez l’autre, un habitant peut se trouver aliéné au double sens d’être privé de liberté et rendu fou. On comprend vite comment, proches et professionnels peuvent, au nom du bien pour autrui ou pour respecter des normes professionnelles de sécurité ou d’activité, aliéner un lieu et un individu en détruisant sans le savoir ses repères existentiels.

Appréhender le chez soi


Le logement et le domicile sont de plus en plus poreux.
L’évolution des modes de vie, la révolution numérique, les transitions démographique et énergétique font qu’ils deviennent un lieu de vie et de travail autant pour l’habitant que pour de nombreux professionnels. Travailler chez soi, y être soigné plus ou moins longuement, devoir faire des travaux de rénovation ou d’adaptation importants, autant d’étapes clés de la vie des habitants et du logement qui vont impacter la forme et l’organisation du chez-soi.
Les professionnels doivent se familiariser avec de nombreux concepts pour pouvoir y intervenir en répondant le mieux au besoin des habitants : chez-soi social, chez-soi discret, chez-soi secret. La difficulté est que contrairement aux pièces dont il est facile de repérer les seuils et les portes, les seuils de ces différents chez-soi au sein d’une habitation ou d’une pièce sont invisibles aux yeux de l’étranger. Pour ne pas commettre d’impair il faut à la fois savoir observer et écouter. Observer et écouter le lieu ; observer et écouter les habitants.

La clé du succès du projet de transformation du lieu de vie pour mieux répondre aux besoins de l’habitant ou de son accompagnement au fil du temps, et donc la prise en compte du besoin des professionnels (en termes d’équipement ou d’organisation), réside dans ce que la recherche sur le chez-soi à l’épreuve des pratiques professionnelles a mis au jour :

  • une observation fine et hiérarchisée du lieu, des usages de l’habitant et de la manière dont les activités y sont conduites
  • l’acceptation de son statut d’étranger même dans le cas d’une venue répétée et fréquente
  • la prise en compte des mécanismes d’interdépendance unissant habitants et professionnels de manière plus ou moins durable
  • la coopération et de la négociation avec l’habitant pour toutes les transformations touchant à l’invisible épaisseur du chez-soi. Cette coopération et cette négociation demandent de la patience et du temps

Depuis 2005, Pascal Dreyer coordonne et anime Leroy Merlin Source, pôle de réflexion et de recherches sur les savoirs de l’habitat de Leroy Merlin France. Il a la charge des groupes de travail Habitat et autonomie et Usages et façons d’habiter et participe aux travaux du groupe Habitat, environnement et santé. Il a assuré la coordination scientifique de plusieurs recherche dont J’y suis, j’y reste ! (20122017 : recherche psychosociale sur les motivations des personnes âgées à rester chez elles conduite par Marie Delsalle) et, avec Bernard Ennuyer, Chez soi, ses choix (20132017 : recherche sur les représentations du chez-soi des habitants des professionnels). Il travaille actuellement sur la thématique du vécu corporel au fil de la vie et sur les objets de l’ailleurs dans le chez-soi (en collaboration avec Elsa Ramos). Informations sur leroymerlinsource​.fr.

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