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Accompagnements & soins

Yatro : un outil informatique innovant pour lutter contre la iatrogénie médicamenteuse en Ehpad

Auteur Raphaëlle Murignieux

Temps de lecture 3 min

Date de publication 11/05/2022

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Parce qu’après 65 ans « y’a trop » de médicaments

Selon l’Irdes, la polymédication concerne 14 à 49 % des personnes âgées de 75 ans et plus. Une surconsommation de médicaments pas toujours justifiée, qui entraîne un risque iatrogène élevé. Pour lutter contre ce risque, le gériatre Vianney Bréard (chef de pôle interétablissement gériatrie Bourges/Sancerre) a développé, avec le docteur Philippe Benkemoun, pharmacien hospitalier, l’outil Yatro, à destination des Ehpad sans PUI.

« Les médicaments qui font chuter, on les connaît, les traitements très anticholinergiques, on sait qu’il ne faut pas les donner, mais ils sont prescrits quand même », regrette Philippe Benkemoun.

Pour autant, l’objectif de Yatro n’est pas d’imposer tel ou tel traitement : il s’agit d’amener une information pertinente et simple, à partir d’un outil technique et de données, ajoute-t-il.

Avec un meilleur usage des médicaments en ligne de mire pour améliorer la santé des résidents et éviter des hospitalisations en urgence.

L’outil repose sur la double expertise d’un gériatre et d’un pharmacien. Plus qu’une conciliation médicamenteuse, l’analyse proposée par Yatro intègre les données cliniques et biologiques des patients.

Huit étapes pour une analyse complète

Le processus nécessite huit étapes. Les quatre premières sont à la charge du pharmacien : la collecte de ces données et des prescriptions ; saisie des dénominations communes internationales (DCI), c’est-à-dire des substances actives contenues dans les médicaments ; évaluation des pratiques professionnelles : et enfin analyse pharmaceutique.

« Il s’agit de vérifier les posologies avec attribution d’un avis pour chaque traitement ; d’analyser les prescriptions avec les bases Theriaque et Diane pour mettre en lumière les interactions et les risques cliniques associés ; et de procéder à une analyse des interactions pharmacodynamiques et pharmacocinétiques », précise le docteur Benkemoun.

Une analyse pharmaceutique très complète, associée à des préconisations : arrêt, changement de traitement ou remplacement de forme galénique par exemple.

Double regard

Au tour ensuite du gériatre d’entrer en jeu. Il utilise les échelles Beers 2019 et Stopp and start V2 pour rechercher les médicaments inappropriés en gériatrie. 

Ensuite, il recherche les médicaments qui pourraient être impliqués dans les syndromes gériatriques : dénutrition, chutes, dépression… « L’outil a été conçu pour que la base de données des médicaments vienne directement renseigner cette grille d’analyse », explique Philippe Benkemoun.

Une fois ces différentes analyses réalisées, les deux professionnels produisent une synthèse à destination des médecins prescripteurs et des médecins coordonnateurs. Ils auront également accès à l’analyse pharmaceutique, les résultats Beers et Stopp and start, ainsi qu’au rapport sur les médicaments potentiellement impliqués dans les syndromes gériatriques.

Elle indique notamment le score anticholinergique global des traitements, liste les interactions décelées et contient leurs préconisations, traitement par traitement.

Une expertise à financer

Financé grâce à un appel à projet de l’ARS Centre Val de Loire, l’outil est déployé pour l’instant — gratuitement — sur les Ehpad du GHT du Cher. Près de 350 analyses ont déjà été réalisées – avec, sans surprise, une surconsommation de benzodiazépine et d’antidépresseurs.

Si les docteurs Bréard et Benkemoun aimeraient voir l’outil essaimer, deux questions se posent : comment trouver suffisamment de gériatres, de pharmaciens qui aient le temps et l’envie de s’impliquer ; et comment financer le temps de collecte des données et l’expertise.

« Il faudrait créer une consultation iatrogénie” spécialisée », propose Philippe Benkemoun. Dont pourraient s’emparer les médecins coordonnateurs, mais aussi les IDE, les soignants et pourquoi pas les patients eux-mêmes. « Plus qu’un sujet d’actualité, la lutte contre la iatrogénie va devenir une priorité ».

Pour en savoir plus, contacter le docteur Philippe Benkemoun par mail :
philippe.​benkemoun@​ch-​bourges.​fr ou philippe.​benkemoun@​hopital-​sancerre.​fr

Glossaire
  • Polymédication : l’OMS définit la polymédication comme « l’administration de nombreux médicaments de façon simultanée ou l’administration d’un nombre excessif de médicaments ». On parle de polymédication à partir de cinq médicaments, de polymédication excessive à partir de 10.
  • Iatrogénie : ensemble des conséquences néfastes pour la santé, potentielles ou avérées, résultant de l’intervention médicale (erreurs de diagnostic, prévention ou prescription inadaptée, complications d’un acte thérapeutique) ou de recours aux soins ou de l’utilisation d’un produit de santé.
  • Anticholinergique : qui bloque l’effet de l’acétylcholine produite par le corps. Les médicaments anticholinergique ont de nombreux effets secondaires à court, moyen et long terme. Ils sont déconseillés chez les patients âgés, dans la mesure où ils aggravent, entre autres, les troubles cognitifs et cardiovasculaires.
  • Interaction pharmacodynamique : quand la prise d’un médicament B modifie la réponse de l’organisme à un médicament A.
  • Interaction pharmacocinétique : quand un médicament B modifie l’exposition au médicament A, par exemple, un pansement gastrique qui réduit l’absorption d’un traitement par voie orale s’ils sont pris simultanément.
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