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Covid-19 : comment affronter les fins de vie en Ehpad ?

Eclairage du Dr Véronique Lefebvre des Noettes (AP-HP)


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Alors que les chiffres des décès dus au Covid-19 ne cessent de croître, il n’y a pour l’instant pas de visibilité nationale sur l’impact de la maladie en Ehpad : seuls les décès à l’hôpital sont recensés. Pourtant les remontées du terrain et la presse locale font déjà état de dizaines de décès en Ehpad, avec des contaminations de grande ampleur dans certains établissements. Quel est l’ampleur du phénomène dans les établissements qui accueillent des personnes âgées en perte d’autonomie ? Et comment les professionnels peuvent y faire face ? Le psychiatre Boris Cyrulnik expliquait ce mercredi sur France Inter comment « maintenir des substituts de lien », pour ne pas trop s’abîmer « en laissant ses parents mourir seuls ». Le Dr Véronique Lefebvre des Noettes livre ses pistes.


20 morts ont été recensés dans un établissement de Cornimont (Vosges), 12 décès dans le Doubs, 7 en Savoie, au moins 7 à Mauguio, 16 à Paris, 16 en Haute-Marne… Chaque jour, le décompte augmente. Le 20 mars, les fédérations professionnelles écrivaient dans un courrier adressé à Olivier Véran redouter la mort de 100 000 résidents.

Contactées mardi 24, les agences régionales de santé livrent des premiers chiffres, à manier avec prudence, souligne Alizée Feauveaux, chargée des relations presse en Ile-de-France.

« Seuls les 2 premiers cas font l’objet d’un dépistage, les autres cas sont « assimilés à des cas Covid-19 » sur la base du tableau clinique, mais ne sont pas comptabilisés car non testés », en conformité avec la doctrine nationale, explique-t-elle.

En Ile-de-France, l’Agence comptabilisait hier soir, 148 Ehpad avec au moins 2 cas diagnostiqués et 61 décès.

Dans les Hauts-de-France, 25 établissement sur près de 580 déclarent au moins un résident positif au Covid-19, soit au total 88 résidents confirmés positifs et 29 décès à déplorer.

Sept décès ont également été comptabilisés dans les Pays de la Loire (mise à jour jeudi 26 mars).

Aucun, en revanche, dans les Ehpad de Guyane.

Ce mercredi 25 matin, les autres ARS n’avaient pas encore communiqué leurs chiffres à la rédaction. Mais ces premières informations, couplées aux chiffres de la presse locale, portent le nombre de résidents décédés à près de 200 à ce jour.

Veillées numériques


Des fins de vie en isolement, face auxquelles proches et professionnels sont totalement démunis.

Si les visites restent possibles en Ehpad sur dérogation (selon l’état de santé du résident mais aussi celui de ses proches), d’autres accompagnements peuvent aussi être mis en œuvre.

En Grande-Bretagne, où les visites sont aussi interdites à l’hôpital, certains établissements utilisent des moyens numériques pour permettre aux familles de dire au revoir à leur proche en fin de vie.

Citée par le quotidien The Guardian, le Dr Rachel Clarke, spécialiste des soins palliatifs, explique que le coronavirus transforme en profondeur l’expérience de la mort. « D’habitude, une présence proche, intime et tendre auprès des personnes en fin de vie est une composante essentiel d’un bon accompagnement palliatif (…). Les tablettes, smartphones, connexions vidéos sont utilisés comme alternatives au contact face à face, mais, bien sûr, ne peuvent le remplacer ».

Le regard du Dr Véronique Lefebvre des Noettes

Restent que ces veillées numériques constituent aujourd’hui un moyen de mieux accompagner les personnes en fin de vie et leurs proches, et méritent d’être déployées, afin de « maintenir le lien quoi qu’il en coûte », affirme le Dr Véronique Lefebvre des Noettes, psychiatre de la personne âgée à l’AP-HP et , docteure en philosophie pratique et éthique médicale (Upem).

« La fin de la vie est un moment si particulier qu’il nous affecte que nous soyons soignants, familles ou proche aidant. Qu’en est-il pour nos personnes âgées souvent polypathologiques, ayant de troubles cognitifs ne permettant plus leur maintien au domicile ?

Confinées  depuis déjà trois  semaines dans certains Ehpad, sans possibilité d’être visitées,  au soir de leurs vies ne vont-elles pas mourir seules dans le souci  paradoxal de les protéger du virus et de la mort ? Maintenir du lien quoiqu’il en coute, par l’envoie de mails, de texto, de messages en vidéo conférences maintenir de la vie aussi au travers des animations quand elles sont encore possibles, de l’écoute musicale, des petites sorties dans le jardin de l’Ehpad, du cinéma, et aussi ce que j’appellerais le bruit de fond du rythme institutionnel avec ses rituels,  du lever au coucher, des moments de repas,  de partages mêmes en petits groupe et en respectant les consignes barrières sont tout à fait possible à organiser.

Le maintien des repères spatio-temporels et des  personnels soignants sont essentiels dans le quotidien. Mais la fin de la vie n’est pas la fin de vie, et les soignants admirables dans leur mission souvent seuls au front sans autres protections que leur bouclier humain et éthique, ils répondent  présent et savent distiller, malgré le manque de masque parfois ou de gants, encore le geste qui apaise, la parole qui soutien, le lien d’humanité pour veiller sur ce souffle qui s’éteint.

Car nous nous souvenons de cette phrase de Paul Ricœur * « C’est peut-être là l’épreuve suprême de la sollicitude, que l’inégalité de puissance vienne à être compensée par une authentique réciprocité dans l’échange, laquelle, à l’heure de l’agonie, se réfugie dans le murmure partagé des voix ou l’étreinte débile de mains qui se serrent ». Le Covid-19 ne va pas assécher et déshumaniser ces moments ultimes. Même avec masques et gants, je sais que nous répondrons présents.

Mais certaines familles seront privées des gestes, des rituels cultuels qui permettent de se retrouver vivants, autour de la personne disparue pour la faire vivre encore dans nos cœurs et dans les souvenirs partagés. Car les règles hygiénistes incontournables doivent être respectées, pour préserver les vivants, alors il faudra penser de nouveaux rituels, une cellule d’écoute psychologique téléphonique avant le décès et après celui-ci. Que des émotions puissent s’échanger. C’est ce que nous avons mis en place dans mon hôpital gériatrique et cela apaise et fonctionne très bien. »

Pour aller plus loin
Ecouter l’interview du neuropsychiatre Boris Cyrulnik par Lea Salamé sur France Inter le 25 mars 2020

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* Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, VII, 2.


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